Ils me diraient si ça n'allait pas !

C'est la phrase de ceux qui pensent n'avoir pas besoin d'accompagnement, ni de conseils, parce qu'ils sont sûrs d'avoir déjà la transparence qu'un coach viendrait soi-disant leur vendre. Ils ne le disent jamais avec arrogance. Ils le disent avec une vraie conviction, presque du soulagement : on est proches, on se parle, on boit des bières ensemble le vendredi, donc s'il y avait un problème, je le saurais.

Et c'est souvent ces mêmes personnes qui me contactent quelques mois ou quelques années plus tard, au moment de leur première vague de départs, ou de leur premier cas de burn-out dans l'équipe. Pas parce qu'ils ont changé d'avis sur l'accompagnement. Parce que la réalité a fini par contredire ce qu'ils croyaient voir.

C'est la grande illusion. Une idée reçue qui part d'un bon sentiment, et qui fait des dégâts. Elle est d'autant plus coûteuse en hypercroissance, quand les équipes doublent, que le tempo s'accélère et que les signaux faibles passent entre les mailles au moment précis où il faudrait les voir.

Pourquoi la proximité ne suffit pas

Boire des bières avec ses collègues, partir en séminaire, se sentir proche de son équipe : tout ça construit de la sympathie, de la cohésion et une culture d'entreprise. C'est le socle. Celui sans lequel rien ne tient de façon solide.

Cela dit, il y a une différence nette entre se sentir bien avec quelqu'un et se sentir capable de lui dire que quelque chose ne va pas, quand cette personne évalue son travail, décide de son augmentation, ou peut, in fine, la licencier. La proximité affective ne désamorce pas ce rapport de force. Elle le rend même parfois plus difficile à nommer, parce que « casser l'ambiance » avec quelqu'un qu'on apprécie coûte cher socialement, en plus de coûter cher professionnellement.

Ce que les cockpits d'avion ont compris avant les entreprises

L'aviation a un cas d'école sur ce mécanisme, documenté depuis des décennies. Pendant longtemps, les copilotes voyaient les erreurs de leurs commandants de bord. Ils ne les signalaient pas, ou pas assez clairement, alors même que leur propre vie en dépendait. La distance hiérarchique dans le cockpit pesait plus lourd que l'instinct de survie. Plusieurs accidents mortels ont été attribués à ce silence, notamment des cas où des copilotes avaient identifié le problème sans réussir à le faire entendre à temps.

La bascule a tenu à une refonte du système, plus qu'à la bonne volonté des commandants : le Crew Resource Management, une méthode de formation qui apprend explicitement aux équipages à remettre en question la hiérarchie, avec des protocoles précis pour le faire même dans l'urgence. Ce cadre rend la prise de parole possible indépendamment du lien personnel, sans rien attendre de la proximité entre commandant et copilote.

L'autre silence : la peur d'être le maillon faible

À la peur de déplaire à son manager s'ajoute un mécanisme plus profond et plus ancien : la croyance qu'avouer sa fatigue, dire non, ou exprimer une difficulté, fait de soi le maillon faible. La personne fragile, celle qui flanche là où les autres semblent porter la charge sans broncher.

Cette croyance a une origine. Elle est l'héritage d'un système de valeurs où la force se mesure à l'endurance silencieuse, et où la faiblesse, elle, se paie en crédibilité, en respect, parfois en place dans le groupe. Ce n'est pas propre à l'entreprise : c'est une grammaire ancienne, qu'on retrouve dans la famille, l'école, le sport, partout où on apprend très tôt que celui qui craque devient celui qu'on regarde différemment.

Même dans une équipe où le manager serait parfaitement à l'écoute, le frein reste souvent plus identitaire que hiérarchique. Dire « je suis fatigué » ou « je ne vais pas y arriver » revient à risquer de devenir, à ses propres yeux autant qu'aux yeux des autres, la personne qui ne tient pas.

Et les RH n'y changent rien

On pourrait penser que les RH résolvent le problème. Malheureusement, aussi compétentes et bienveillantes soient-elles, les RH font partie du système : elles sont salariées de l'entreprise, et leur loyauté contractuelle va à l'employeur, pas à la personne qui se confie. Contrairement à un médecin ou un coach, elles ne sont tenues à aucun secret professionnel envers le salarié. Rien n'empêche, légalement, qu'une confidence remonte à la direction ou au manager concerné.

Les salariés le savent, même sans le formuler juridiquement. C'est précisément pour ça qu'ils ne disent souvent pas à un service RH, même excellent, ce qu'ils ne disent pas à leur manager.

Vouloir ne suffit pas

Les fondateurs et managers d'aujourd'hui ont, pour beaucoup, une vraie volonté de rompre avec les schémas hiérarchiques rigides de leurs aînés. Ils misent sur l'horizontalité, l'agilité, la proximité réelle avec leurs équipes. Cette volonté est sincère, et ce n'est pas le sujet.

Ce qu'ils ne voient pas, c'est que savoir, et vouloir rompre avec ces schémas, ne désactive pas le mécanisme. Ce fonctionnement est sociétal et inconscient. Il régit toute organisation construite sur un système hiérarchique, qu'on le veuille ou non. Ce n'est pas une question de personnalité, ni de bonnes intentions. C'est un mécanisme qui opère même chez quelqu'un de bienveillant, précisément parce qu'il ne dépend pas de la bienveillance.

La culture compte, mais ne suffit pas seule

Je ne dis pas que la culture d'entreprise n'a pas d'effet. Une organisation qui pose les bases de la confiance, qui installe une vraie pratique du feedback, où l'erreur est accueillie plutôt que sanctionnée, crée déjà les conditions d'une équipe saine. C'est le socle, et il est indispensable.

Mais même dans la culture la plus saine, le mécanisme hiérarchique reste actif en arrière-plan. Ce socle crée un terrain favorable, il ne supprime pas ce qu'il en coûte de parler quand on est exposé : tout repose encore sur un salarié qui doit, seul, se sentir libre de dire que ça ne va pas, au bon moment, à quelqu'un dont il dépend. Aucune culture ne peut le garantir. C'est ce que la recherche appelle la sécurité psychologique : la certitude de pouvoir dire ce qui ne va pas sans que ça se retourne contre soi.

Anticiper plutôt que réparer

Le réflexe, c'est d'attendre que le problème soit visible pour agir. Or l'épuisement ne se déclare pas du jour au lendemain. Il s'installe doucement : un collaborateur talentueux qui devient moins créatif, une irritabilité diffuse, une difficulté à déléguer ou à prioriser, des erreurs et des absences qui s'accumulent. J'ai vu un CEO regarder, en quelques mois, l'énergie collective fondre : des équipes fatiguées, désengagées, jusqu'à la perte de ses talents les plus précieux. Il n'avait rien vu venir, non par négligence, mais parce qu'il tenait pour acquis qu'avec une équipe aussi proche, on le lui aurait dit.

Plus on attend, plus ça coûte cher, humainement et financièrement. Mettre en place une écoute en amont, avant que la fatigue ne s'installe, coûte infiniment moins qu'une vague de départs. Et dans une croissance rapide, cet écart de coût se creuse très vite.

Concrètement, cela commence par des choses simples : des points réguliers sur la charge et le moral, une flexibilité réelle sur les horaires, le télétravail ou le rythme des sprints, et un droit de dire non qui existe autrement qu'en théorie. Tout cela compte. Mais on retombe sur le même mur : même là, beaucoup n'osent pas dire quand ça ne va pas, y compris dans les entreprises qui se revendiquent bienveillantes. La peur d'être perçu comme faible, ou comme pas assez aligné avec la culture de la performance, reste plus forte que ces bonnes pratiques censées la désamorcer.

Ce qui fonctionne vraiment

Ce qui fonctionne, c'est d'offrir aux salariés la possibilité de s'exprimer auprès d'un professionnel extérieur qui identifie les signaux faibles et les problèmes systémiques, en toute confidentialité. Extérieur, parce que c'est justement l'indépendance vis-à-vis de la hiérarchie et des RH qui rend la parole possible. Confidentiel, parce que sans secret professionnel, il n'y a pas de vraie parole.

Un signal, même isolé, n'est presque jamais qu'individuel. C'est souvent le symptôme d'une défaillance systémique : un process mal pensé, une charge mal répartie, une dynamique d'équipe déséquilibrée. L'identifier ne sert pas seulement à aider une personne, mais à corriger ce qui, dans le système, a produit ce signal. Aucune organisation ne peut fonctionner sainement de manière figée : elle doit pouvoir évoluer à partir de ce que ses propres signaux lui apprennent sur elle-même.

Les entreprises peuvent faire le même choix que l'aviation : arrêter de compter sur la proximité pour voir, et se donner les moyens d'écouter, vraiment, indépendamment d'elle.

Les fondateurs donnent le ton

Reste que rien de tout cela ne tient si ça vient d'en haut comme une consigne de plus. Les organisations où ça fonctionne sont celles où les fondateurs se font accompagner eux-mêmes, et où ils le montrent. En prenant ce chemin d'abord, ils autorisent leurs équipes à lever la main, à dire stop, à demander de l'aide, sans craindre le regard.

Car le piège, en hypercroissance, c'est de croire qu'on saura, et donc d'attendre. On finit par agir quand le problème est déjà visible : une démission, un arrêt, une équipe qui décroche. On ne prévient plus, on répare. Rendre cette parole possible, offrir à chacun un espace pour s'exprimer en dehors du lien hiérarchique, c'est la seule façon de savoir avant. Avant de se répéter, pour se rassurer, que s'il y avait un problème, on nous l'aurait dit.

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